Séance avec Madame Babel - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 08 Nov 2014 at 08:33 2514


Séance avec Madame Babel

 

Mme Babel.

Mme Babel habite en haut d’une tour de mille étages. Une de ces immenses citadelles construites dans les seventies, quand croissance urbaine rimait avec débâcle architecturale. Un château fort qui contemple avec dédain les petites maisons bourgeoises qui s’étalent en contre-bas.

Madame Babel a un diabète « carabiné ». C’est joli comme mot, « diabète ». Ça finit comme « bêbête ». Mais la bêbête est vicieuse. Silencieuse. Elle ronge. Les yeux, les nerfs, les reins, le cœur : tout y passe. Madame Babel ne voit guère, ses reins sont daubés et ses pieds troués. À cause de cela, Madame Babel marche péniblement, avec un gros déambulateur. Elle ne sort plus de sa tour.

Elle est prisonnière de son donjon.

Du coup Madame Babel regarde la télé. Beaucoup. Elle regarde des émissions sur la police, sur la délinquance, sur les vols et les viols. « Cambriolage, cagoules et cocaïne ». « Drogues, enlèvements et armes automatiques ». « Nounours, Pimprenelle et braquage à main armée ». Du haut de sa tour, Madame Babel commence à avoir peur. Corollaire habituel, elle est en colère. Contre elle-même, contre les voleurs, les arabes, contre le monde entier. Contre moi.

Quand, deux fois par semaine, je sonne à l’interphone, je ne sais jamais si je vais voir Madame Babel.

Quatre situations sont alors possibles :

1) Je sonne. L’interphone de Madame Babel ne fonctionne pas. Ce cas de figure étant beaucoup trop fréquent, je la soupçonne d’être de mèche avec le réparateur d’interphone (vu le nombre d’interphone en panne, je doute parfois de l’existence même de cette profession).

2)  Je sonne. L’interphone fonctionne. Madame Babel ne répond pas. Je sonne comme un dératé, je l’appelle sur son fixe : personne. A la séance suivante : « Écoutez, je vous jure, je n’ai rien entendu. Vous avez bien sonné vous êtes sûr ? Je me demande si vous n’êtes pas un peu dingo des fois. »

3) Je sonne. Madame Babel répond, mais elle n’a pas envie de voir ma gueule. Elle mime alors, à la perfection il faut le concéder, la panne d’interphone.

 « Mais si j’ai appuyé. Vous avez qu’à tirer la porte et puis c’est tout ! »

« Bon ben ça marche pas, revenez mardi ! »

« Y a qu’avec vous que ça marche pas. Je me demande si vous n’êtes pas un peu dingo des fois. »

4) Je sonne. Madame Babel m’ouvre.

Dieu existe, donc.

Je m’engouffre alors dans la gigantesque cage d’escalier de sa tour. Un formidable tube digestif, sombre et humide, qui avale et dégueule des habitants tous les jours. Un immense patio carré, avec un escalier central cerné à chaque étage d’une coursive qui dessert les appartements.

Je sonne chez Madame Babel. J’attends. J’entends cogner son gros déambulateur contre les meubles de son couloir. Elle entrouvre la porte. Ses petits yeux, fuyants, me balaient rapidement de haut en bas. Elle ouvre grand et sort.

« Ah ben vous voilà vous. J’avais besoin de rien, je n’aurais pas grand-chose. Je vous avertis, je fais qu’un tour aujourd’hui. »

Un tour = tour de la cage d’escalier, exercice difficile et périlleux mais tellement nécessaire.

« Comment allez-vous Madame Babel ?

­—Même si ça n’allait pas, faudrait bien que ça aille.

—Et vos pieds, ça va ?

—Non.»

Le médecin voulait une rééducation de l’équilibre, de la proprioception et un renforcement des membres inférieurs. Madame Babel voulait qu’on ne l’emmerde pas trop. J’ai coupé la poire en deux. Nous marchons. C’est le seul exercice que Madame Babel accepte. Elle devant avec son gros déambulateur. Moi derrière. Nous n’allons pas vite. Un tour.

« Au fait, c’est vous qui avez appelé aujourd’hui ?

—Non Madame Babel.

—Ça doit être des cambrioleurs. Pour vérifier si je suis là, vous comprenez.»

Nous continuons de marcher. Deux tours.

Madame Babel souffle fort. Elle souffre fort. Concentrée sur sa déambulation, elle ne parle plus.

Nous marchons dans le patio sombre et humide. Trois tours.

A la fin du quatrième elle s’arrête, reprend son souffle. Elle se retourne, me dit :

« J’en ai assez.

Sa voix est lasse, mais apaisée. Ses petits yeux fouillent mon visage, puis se détournent.

Je la crois. Je crois qu’il faut la croire. Madame Babel en a assez. De sa tour, de sa maladie, de ses pieds, de ses reins, de ses yeux, de trop regarder la télé. De tout.

—Rentrons alors. »

Nous rentrons. Elle me propose un coca. Light. J’accepte. Elle n’en prend pas, la caféine l’empêche de dormir. Je n’aime pas trop le coca. Surtout le light. Je n’en bois que chez Madame Babel. On est là, devant des émissions sur la police et les violeurs, je bois mon coca. On ne parle pas. Madame Babel ne parle plus du tout. Elle est calme.

Elle a déposé les armes.

La canette est vide. Je me lève. Madame Babel me regarde. Elle sourit. Sa voix est douce.

« Et bien à la prochaine alors. Merci de vous être déplacé. Passez un bon weekend.

Elle est sincère. Elle n’a plus peur. Elle n’est plus en colère.

—Merci, vous aussi Madame Babel. »

 Il y a des jours où Madame Babel me gonfle. Il y a des jours où elle donnerait mal à la tête à un Doliprane. Ces jours-là, je la pousserais bien dans les escaliers, elle et son gros déambulateur. 

En y réfléchissant, ce serait un terrible échec.

Madame Babel est comme la caverne d’Ali Baba. Il faut passer la porte.

Deux fois par semaine, je cherche le précieux Sésame pour entrer chez Madame Babel. Parfois je reste en bas de la tour. Parfois, je monte. Quand je monte, j’ai un coca. Et un sourire.

Je ne sais pas lequel des deux est le plus pétillant.

 

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Réactions

Le kiné 25 Nov 2014 Merci clo. J'espère que les prochaines chroniques vous plairont !
clo 08 Nov 2014 j'aime beaucoup votre plume, il y a beaucoup d'humour , d'esprit et d'humanité. Continuez!

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« Au même titre que l’Homo Sapiens, et les nouveaux termes Homo Numericus ou Homo Economicus, Homo Medicalus révèle un des aspects de l’évolution humaine. Jamais dans l’histoire de l’humanité, l’Homme n’avait été autant étudié, compris et assisté médicalement. Homo Medicalus, révèle notre nouvelle nature. Notre corps intrinsèquement naturel, subit aujourd’hui l’évolution de la compréhension de notre physiologie, et de la société, permettant une nouvelle évolution de nos comportements, qui, tout comme l’évolution, est irréversible».


Idris Amrouche