Monsieur Assisvalavie - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 26 Feb 2015 at 23:27 1166


Monsieur Assisvalavie

 

Aujourd’hui première séance chez Monsieur Assisvalavie, né depuis trente-cinq ans, paraplégique depuis dix.

 

 Je sonne. Il m’ouvre. Il est assis dans son fauteuil, le bras droit en écharpe.

« Bonjour Monsieur Assisvalavie, c’est le kiné !

—Ah oui, c’est vous qui remplacez votre collègue. Bonjour ! »

On se serre la main au moment où un courant d’air glacial balaie son hall d’entrée. Il plisse les yeux, secoue sa main libre et aspire bruyamment l’air à travers ses lèvres en cul-de-poule.

« Qu’est c’que ça caille aujourd’hui ! Entrez vite ! »


J’ai déjà croisé Monsieur Assisvalavie au cabinet, toujours le sourire aux lèvres, en train de raconter « deux-trois conneries » aux autres patients. C’est un habitué : depuis presque dix ans il vient voir mon collègue pour des mobilisations et des étirements de ses deux jambes paralysées.

Enfin, il venait. Car Monsieur Assisvalavie est un imprudent. Il a tenté de franchir un trottoir beaucoup trop haut avec son fauteuil roulant. Le fauteuil s’est cabré, Monsieur Assisvalavie est mal retombé : luxation du coude. C’est beaucoup moins maniable avec une seule main un fauteuil roulant : Monsieur Assisvalavie ne peut plus venir au cabinet seul comme avant. Il faut donc continuer le traitement à domicile.

Mon collègue étant en vacances cette semaine, c’est à moi de prendre le relais.


« Tu veux un café ?

On est dans son couloir. Monsieur Assisvalavie, devant moi, me regarde par dessus son épaule. Un sourire malicieux se dessine en permanence sur ses lèvres.

—J’en ai déjà bu un, je vous remercie.

—On y va alors ?

—Oui. Au boulot ! »

On va dans la chambre. Il s’allonge sur le dos, je commence à lui étirer les jambes. On parle, de tout et de rien. Puis de son accident, il y a dix ans. Moto contre voiture. Il conduisait la moto. La moelle épinière a été tranchée nette.

« Je sens plus rien en dessous de là.

Il me montre un point quinze centimètres en dessous de l’ombilic.

—Plus rien ?

—Que dalle. – Il soupire – Enfin, je suis bien moins handicapé maintenant qu’avant.

—Ah bon ?

—Oui. Avant, j’étais con.

Je manque de m’étrangler.

—Pardon ?
Monsieur Assisvalavie plisse les yeux, secoue sa main libre et aspire bruyamment l’air à travers ses lèvres en cul-de-poule.

—Bon dieu c’que j’étais con ! C’est pas croyable. Un vrai trou du cul. Un putain d’handicapé du cerveau.
Je ne comprends toujours pas.

—Mais… pourquoi dites-vous ça ?

—Ah je vais t’expliquer : avant l’accident, j’étais un gros blaireau. Je foutais rien de ma vie. Boulot apéro dodo. Je passais mon temps devant la télé, à regarder des conneries. Ou j’allais au bar. J’avais jamais voyagé ! Bon dieu c’que je pouvais être con c’est pas croyable. Sans cet accident, je serai resté con toute ma vie, tu te rends compte ?

—Je ne sais pas.

Il a l’air réellement catastrophé.

—Attends, me fais pas dire ce que j’ai pas dit. L’accident, l’annonce du diagnostic, la rééducation, le fauteuil, ça a été une vraie galère. Vraiment. J’ai touché le fond. J’ai même bien pensé en finir une ou deux fois ouais…

Le sourire malicieux se fendille. Ses yeux se détournent vers le plafond.

—Je comprends. C’est normal, ça a du être très dur.

—Ouais. J’ai bien pensé en finir une bonne fois pour toute. Ça a été vraiment dur. Mais on m’a aidé et j’ai relevé la tête. Et ça a été salutaire, au final, tout ça.

—Apparemment oui.

—Ouais. Ça m’a dégrippé le ciboulot sévère. Bordel, je suis passé tellement près de la mort que j’ai enfin compris la valeur de la vie. J’ai enfin compris que j’en avais qu’une, de vie. – Il secoue la tête –  Bon dieu, c’est quand même pas croyable, il a fallu que je perde deux guibolles pour que je me mette au sport – Monsieur Assisvalavie est un excellent joueur de basket fauteuil –, pour que je quitte ce trou à rat, pour que je voyage, pour que je serre des gonzesses même !
Son sourire est revenu, plus malicieux que jamais.

—Des gonzesses ?

—Ah ouais. – Il plisse à nouveau les yeux, secoue sa main libre et aspire bruyamment l’air à travers ses lèvres en cul-de-poule. – Et de sacrées gonzesses même. Je sais pas si c’était le fauteuil ou quoi, mais elles tombaient toutes dans mes bras. »

On se marre. La séance se poursuit. On parle de la vie, de la mort, du sport, de voyages. On parle de gonzesses aussi. Puis c’est fini. Monsieur Assisvalavie me raccompagne à la porte. Je retourne à ma voiture.


Là, assis face au tableau de bord, la main gauche sur le volant, je regarde mon reflet dans le rétroviseur intérieur.

Je crois que Monsieur Assisvalavie a raison. Je crois que la vie est une fontaine. La vie, comme l’eau, coule en permanence. On ne peut pas fermer le robinet. Nous sommes une main sous le jet d’eau, et nous avons le choix : soit nous laissons les doigts écartés, et l’eau passe à travers, soit nous formons un bol avec notre paume et nous tâchons d’en garder un peu. Certes, l’eau débordera, mais il nous en restera un peu pour boire.

Je pense à toutes les fois où je n’ai pas dit aux personnes que j’aime que je les aimais. À toutes les fois où je n’ai pas fait ce que j’avais envie de faire, par peur, par honte ou pour ne pas déplaire à des gens que je ne connaissais même pas. À toutes les veilles que j’ai gâchées à me soucier inutilement du lendemain. À toutes les occasions de fête, de voyage ou d’inattendu que j’ai laissé filer.
Je pense à toutes les fois où j’ai laissé couler l’eau entre mes doigts écartés.

Je plisse les yeux, secoue ma main libre et aspire bruyamment l’air à travers mes lèvres en cul-de-poule.

Bon dieu c’que j’peux être con parfois, c’est pas croyable.

 

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kiné paraplégie paralysie vie

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« Au même titre que l’Homo Sapiens, et les nouveaux termes Homo Numericus ou Homo Economicus, Homo Medicalus révèle un des aspects de l’évolution humaine. Jamais dans l’histoire de l’humanité, l’Homme n’avait été autant étudié, compris et assisté médicalement. Homo Medicalus, révèle notre nouvelle nature. Notre corps intrinsèquement naturel, subit aujourd’hui l’évolution de la compréhension de notre physiologie, et de la société, permettant une nouvelle évolution de nos comportements, qui, tout comme l’évolution, est irréversible».


Idris Amrouche