Les blondes comptent pas pour des prondes. - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 31 Aug 2015 at 22:56 1301


Les blondes comptent pas pour des prondes.

 

Madame Blonde.

Aujourd’hui je remplace un collègue au cabinet. C’est mon premier jour, je ne connais pas les patients. Je regarde sur le planning : c’est au tour d’une certaine Madame Blonde. Je vais dans la salle d’attente, j’appelle Madame Blonde. Une quadragénaire tout en rondeur se lève, moulée dans une robe blanche et perchée sur des talons interminables. Je la prie de me suivre, elle me suit. On rentre dans le box.

Madame Blonde est très blonde. Décolorée. Très décolorée : on voit au milieu du champ de blé des coulées d’avalanches d’un blanc immaculé.

Madame Blonde est très maquillée. Son trait d’eye-liner est épais comme un coup de craie grasse. Son grain de peau est masqué par un véritable emplâtre de fond de teint. Un hésitant chemin rouge carmin arpente largement le relief de ses lèvres, et l’on voit lorsqu’elle sourit des traînées rouges entre ses dents. 

La séance commence par un massage des cervicales. Madame Blonde est étendue à plat ventre. Elle parle beaucoup, et sa voix déraille dans les aigus à chaque fin de phrase. Je suis distrait, je réponds évasivement. Je regarde ses cheveux, sa robe, son maquillage. Puis je regarde par la fenêtre. La journée va être longue. Il fait chaud. Il faudra que je boive une bière en rentrant.

« En fait vous ne m’écoutez pas.

 

Je secoue la tête.

—Pardon ?

—Je vous parle, mais vous ne m’écoutez pas. Ça fait deux fois que vous répondez à côté.

Je me sens con. Je planais à vingt-cinq mille et j’ai perdu le fil de la conversation.

—Heu… Il me semble pourtant que…

—Teuteuteu. Vous ne m’écoutiez pas et puis c’est tout.

Elle se retourne et me sourit. J’arrête de masser et écarte les mains.

—C’est vrai que j’étais un peu dans mes pensées. Désolé.

—Ce n’est pas grave. Je sais que je parle trop. C’est comme ça, on est comme on est, on peut pas changer. »

Elle se retourne à nouveau, je ferme brièvement les yeux et reprends le massage. Je me sens vraiment con. La chaleur aidant, je me mets à transpirer.

La conversation recommence. Je tâche d’être plus attentif. Madame Blonde a en effet beaucoup de choses à dire. Sur sa maladie, sur ses douleurs chroniques, sur la souffrance que crée chez elle l’incompréhension des autres.

« Et du coup, comme je suis super fatiguée tout le temps avec ma maladie, je regarde pas mal la télé.

—Ah.

—Y’en a qui disent qu’il n’y a que des conneries. Mais moi je regarde surtout des reportages. J’aime bien apprendre des trucs. Je regarde Arte, France 5. Y a de la culture sur ces chaînes. C’est important la culture.

Ça c’est vrai Madame Blonde.

Elle sourit.

—Oui c’est vrai. La culture, ça ouvre le cœur et l’esprit des gens. »

Il fait toujours aussi chaud, mais je crois que je ne transpire plus.

 

Je la regarde à nouveau. J’ai l’impression que la lumière a changée.

Je ne m’étais pas rendu compte de la douceur de son parfum. Ni de la délicatesse de la touche de blush sur ses joues. Ni de la fraîcheur et de la cristallinité de son éclat de rire. Je ne m’étais pas rendu compte de la finesse des rayons de soleil qui jouaient à travers le store vénitien, à la fenêtre. Ni du rassurant murmure des grillons en cette fin d’après-midi de juillet.

Je ne m’étais rendu compte de rien, là-haut, dans mes pensées, derrière mes préjugés et mes conclusions hâtives.

Note à moi-même : tordre le cou dès que possible aux préjugés et aux conclusions hâtives.

 

Ils obscurcissent le cœur et l’esprit.

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Idris Amrouche