La dame de coeur - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 11 Apr 2016 at 20:16 1175


La dame de coeur

Crédit Photo : M. PicTures

Épisode 3 de la saga « Épique EHPAD ». 

Si le milieu médical vous est un peu étranger, sachez qu’un EHPAD est un « Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes ». Avant, on appelait cela une maison de retraite. Et encore bien avant, un hospice.

 

Aujourd’hui je fais marcher une patiente dans le salon de l’EHPAD. Au bout de la salle, vers la fenêtre, un groupe de quatre est en train de jouer à la belote. Comme tous les jours. Il y a Thierry, Ginette, et deux autres pensionnaires triés sur le volet.

 

« Mais non maman, tu n’as pas le droit de couper à cœur là. Il te reste du trèfle. »

C’est la voix de Thierry. Ginette, sa mère, en face de lui, n’en fait qu’à sa tête. Je la connais. Elle joue toujours du cœur. Et Thierry la laisse faire.

Comme tous les jours.

 

Je vais à l’EHPAD deux fois par semaine. Et ça ne loupe jamais : je vois Thierry deux fois par semaine.

C’est un drôle de bonhomme Thierry. La cinquantaine, célibataire, sans enfant, et instituteur. Ce n’est pas lui faire offense que d’en conclure qu’il a pas mal de temps libre. Certains en profiteraient pour partir en vacances, voyager, faire du sport, lire ou même draguer sur des sites de rencontre.

Mais Thierry ne fait rien de tout ça. Il ne fait rien de tout ça car il y a Ginette, sa mère. La seule femme de sa vie.

 

Ginette a quatre-vingt-cinq ans. Il y a cinq ans elle a croisé Monsieur Alzheimer, un type peu recommandable qui depuis lui grignote le cerveau petit à petit. Ce qu’il préfère Monsieur Alzheimer c’est l’hippocampe, vers la tempe. Un morceau de matière grise de quelques centimètres de long qui permet le transfert des données nouvelles vers notre disque dur : notre mémoire. Une sorte de port USB, en somme.

L’hippocampe de Ginette est ridiculement atrophié. Le branchement étant défectueux, les données ont bien du mal à transiter jusqu’au disque dur. Une en particulier ne passe pas. Elle n’est même jamais passée : Ginette oublie tous les jours qu’elle est veuve. Et tous les jours, elle l’apprend à nouveau. Tous les jours, Monsieur Alzheimer, ce sale type, s’amuse à lui faire revivre la période la plus terrible de sa vie. 

C’est pour ça que tous les jours, Thierry est là. Tous les jours, pour Ginette, il organise des parties de belote avec d’autres résidents, il aide le personnel lors de la distribution du goûter, il participe aux après-midi à thème gérées par l’animatrice de la maison. Il connait le nom de tous les résidents et de chaque membre du personnel.

Tout ça pour que le deuil quotidien soit moins dur.

 

Je ramène ma patiente dans sa chambre et retourne dans le salon. La partie de belote est en stand-by : Ginette, le regard embué par les larmes, a posé ses cartes. Elle s’est arrêtée de jouer. Elle est veuve, à nouveau, et pour la millième fois.

« Allez maman, tout va bien. Moi, je suis là. »

Thierry est là en effet, comme tous les jours. Il lui a pris la main. Il la serre, fort. Il secoue doucement sa mère par l’épaule. Il la sait loin, perdue dans les limbes. Il veut la ramener. Sur son visage cohabitent l’urgence, l’inquiétude et la tristesse.

 

Soudain, Ginette sort de sa torpeur. Elle regarde son fils, sourit doucement puis saisit ses cartes. Elle en prend une et la jette sur la table. Du cœur. 

Elle n’a pas le droit mais Thierry la laisse faire. Une marée de bonheur a submergé son visage si soucieux quelques secondes plus tôt : il a réussi à consoler Ginette, sa mère, la femme de sa vie.

Comme tous les jours.

 

Il y a des liens que Monsieur Alzheimer ne pourra jamais grignoter.

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Idris Amrouche