L'homme qui souriait tristement - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 07 Oct 2015 at 13:34 1406


L'homme qui souriait tristement

 

Cette chronique inaugure la saga « Épique EHPAD ». Si le milieu médical vous est un peu étranger, sachez qu’un EHPAD est un « Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes ». Avant, on appelait cela une maison de retraite. Et encore bien avant, un hospice.

 

Je viens de rentrer dans l’ascenseur qui dessert les étages de l’EHPAD. Je dois aller voir Madame Œuf, là-haut, et j’ai trop transpiré dans la chaleur de la fin de l’été pour me risquer dans l’escalier. 

 

Il y a déjà quelqu’un dans l’ascenseur. Un homme. Il porte des sandales en cuir sur des chaussettes à motifs et une casquette rouge tellement décolorée qu’elle paraît rose. Il me regarde. Il a un strabisme divergent marqué.

 

Puis il me sourit.

 

Un drôle de sourire. Un demi-sourire. Comme si l’on empêchait les commissures de ses lèvres de monter aussi haut qu’elles en ont l’intention.

 

Je reste d’abord interdit devant l’originalité de son aspect, puis je lui rends timidement son sourire avec un air entendu. J’étouffe un peu dans cet ascenseur.

 

On s’arrête au premier. Nous sortons tous les deux, moi devant. Je me dirige vers la chambre de Madame Œuf, un peu plus loin dans le couloir.

 

Madame Œuf était une dame parfaitement heureuse. Mais un jour, elle a commencé à tomber. Une fois, deux fois, trois fois. Dans son village, il parait que certains ont dit qu’elle était ivre. La solitude après la mort de son mari, tout ça.

« Vous vous rendez compte ? Je ne bois jamais ! »

 

Madame Œuf a passé une IRM, et on a retrouvé une tumeur de la taille d’un œuf de caille dans son cervelet. C’est pour ça que Madame Œuf tombe sans arrêt : le cervelet, à la base de notre crâne, est le chef d’orchestre de nos groupes musculaires. C’est grâce à lui que nous tenons debout, ou que notre coude ne flanche pas lorsque nous attrapons un bol dans l’étagère du haut.

 

Madame Œuf a cassé tellement de bols qu’elle a été institutionnalisée. C’est comme ça que l’on dit, oui.

 

La tumeur est inopérable. Le pronostic extrêmement sombre. La station debout quasi impossible. Malgré tout cela, Madame Œuf a toujours le sourire habituellement. Mais pas aujourd’hui.

 

« Bonjour Madame Œuf, ça va ?

—Bonjour. À vrai dire non, je ne vais pas très bien.

—Ah. Je peux vous demander pourquoi ?

—La dame de la chambre d’en face est décédée hier matin, ça m’a mis un coup.

—Ah.

Elle marque un temps.

—On finira tous par mourir ici vous savez. C’est le terminus. Il n’y a pas d’autre avenir. »

 

Puis elle me sourit tristement. Un sourire l’air de dire : « Je sais que tout est foutu, mais je sais que tu n’y peux rien et je ne t’en veux pas. »

 

On va marcher. Je fais des blagues, j’essaie de lui changer les idées, de mettre un peu de joie dans les couloirs du terminus. Mais Madame Œuf n’est pas consolable. Pas aujourd’hui en tout cas. Je lui dis au revoir. Je ressors de sa chambre.

 

La porte de la chambre d’en face est entrouverte, on entend du bruit. On est certainement en train de la vider des affaires de la défunte pour faire une place au terminus.

 

Un homme sort, les bras chargés de sacs de vêtements et d’une housse de couette. Il porte une casquette décolorée et des sandales en cuir sur des chaussettes à motif. Il me sourit. Un drôle de sourire. Un demi-sourire.

 

Un sourire l’air de dire : « Je sais que tout est foutu, mais je sais que tu n’y peux rien et je ne t’en veux pas. »

 

Sa maman a quitté le terminus hier matin.

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Idris Amrouche