France : de l'intérêt du soleil en hiver - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 26 Jan 2015 at 22:57 1122


France : de l'intérêt du soleil en hiver

France.

France est une petite mamie acariâtre. De celles qui aiment bien dire : « Ah, ces petits cons ! ». France a mal vieilli et elle en veut à la terre entière.
Surtout depuis qu’elle est tombée. Oui, France, la petite mamie irascible qui râlait sur son mari arthrosique lorsqu’il bataillait pour se lever de son fauteuil, s’est gauffrée. Un matin, elle s’est étalée de tout son long. Sa prothèse de hanche n’a pas supporté la chute. La tige glissée dans le fémur par le chirurgien s’est descellée. France a dû être réopérée.

France doit désormais réapprendre à marcher. C’est dur. L’opération a été difficile, France a mal et elle est fatiguée. France râle. France voit que ses capacités sont diminuées, elle a l’impression qu’elle ne pourra plus marcher comme avant. Qu’elle ne pourra plus aller faire ses courses et son marché. Qu’elle ne pourra plus aller voir ses copines.
France a l’impression qu’elle n’est plus de taille à affronter la vie.

Les séances se multiplient. La cicatrice cicatrise. France semble moins douloureuse. Elle boîte moins. Les exercices que je lui propose sont de plus en plus exigeants, mais elle les réussit avec force et volonté.
L’hiver arrive, France va mieux.
« France, je pense que vous avez bien progressé. Je vous propose de sortir. »
France habite un immeuble bien mal fichu. Il y a un ascenseur certes, mais qui dessert les demis paliers. Il faut donc gravir un demi étage pour l’atteindre, puis descendre un demi étage pour accéder à l’extérieur.
Mal fichu.
Le visage de France, habituellement dur, se renfrogne davantage.
« Non.
—Ah. Pourquoi ?
—Les escaliers, je ne les sens pas, c’est tout.
—Allez, France, vous en êtes capable.
—Non c’est non. En plus, il fait froid. Un autre jour, peut-être. »

L’autre jour n’arrive pas. France réussit des exercices de marche et d’équilibre difficiles, France a de moins en moins mal, mais France ne veut pas monter puis descendre ce demi palier pour aller dehors. Elle ne s’en sent pas capable. Dès que j’aborde le sujet, elle se fane.
En réalité, France a peur de sortir.
Son F3, elle le connaît, elle s’y sent en sécurité. Son mari arthrosique, son fauteuil, son aide-ménagère, ses infirmiers, son kiné. Tout est familier, confortable.
Dehors, c’est l’inconnu. C’est l’Autre. C’est la liberté, c’est vivant. Ce n’est pas maîtrisable. Ça fait peur.
« À mon âge vous savez, on ne sort plus de chez soi. Et pour quoi faire d’ailleurs ? Je suis bien ici.
—Mais il fait beau dehors. Ça vous ferait du bien de prendre l’air.
—Non c’est non, n’insistez pas. Je ne les sens pas ces escaliers. Et puis il fait froid. »

Je voudrais pousser France dehors pour qu’elle sente, malgré le froid vif de janvier, darder à travers les frondaisons des platanes décharnés les pâles rayons du soleil d’hiver sur sa joue. Je voudrais qu’elle voie, par les températures négatives de la fin de journée, les couleurs chaudes de la lumière crépusculaire sur les façades gelées. Je voudrais qu’elle soit touchée par la chaleur du sourire d’un automobiliste inconnu qui s’arrête pour qu’elle traverse sur un passage clouté. Je voudrais que les vœux de bonne année d’une vieille amie croisée par hasard dans la rue lui réchauffent le cœur.
Je voudrais que là, dehors, dans le froid de janvier, elle ressente à nouveau la chaleur de la vie.

Mais pour l’instant France a choisi : elle reste dans son F3, assise dans son fauteuil. C’est confortable et elle s’y sent en sécurité.
J’espère qu’il lui arrive, le soir, de regarder par la fenêtre le rougeoyant crépuscule du soleil de janvier au-dessus des cimes des platanes.

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Idris Amrouche