Fiston et Papi Georgesclooney les biens nommés - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 26 Nov 2014 at 13:41 1826


Fiston et Papi Georgesclooney les biens nommés

Papi Georgesclooney.

Quand Fiston Georgesclooney (le fils de Papi Georgesclooney) m’appelle, je travaille dans les environs de HW, c’est une vaste et rase campagne. Le médecin a demandé des séances à domicile pour son père. J’accepte de les réaliser.

Fiston Georgesclooney me précise alors où ils habitent, lui et Papi Georgesclooney : c’est à 30 minutes du cabinet. 30 minutes aller + 20 minutes de séances + 30 minutes retour = 1 heure 20. Désert médical oblige, le cabinet où je travaille est le plus proche de chez lui.

De toute façon, j’ai déjà accepté.

Fiston Georgesclooney m’explique ensuite que Papi Georgesclooney est un très vieil homme. Un homme rude comme une grève : les évènements glissaient sur lui comme l’écume sur les galets. Papi Georgesclooney paraissait indestructible. Et pourtant, Papi Georgesclooney a essuyé une méchante tempête. Le flot qui irriguait son cerveau en continu depuis sa naissance s’est interrompu. Sa tuyauterie artérielle, jusque-là impeccable, s’est bouchée. Ho, pas complètement, et pas longtemps. Mais suffisamment pour que  Papi Georgesclooney perde un peu la boule. Il a oublié son âge, il ne sait plus marcher comme il faut et il est fatigué. Très fatigué.

Quelques jours plus tard, vers 7h30 du mat’, fendant la fraîcheur et la brume matinales, je pars donc voir Papi Georgesclooney. Pour qu’il marche à nouveau, comme il faut.

Sa maison, un corps de ferme interminable au milieu de nulle part, m’attend au bout de mon long voyage. Le fiston Georgesclooney, en bleu de travail farci de fumier, m’attend au bord du chemin en sable. Papi Georgesclooney, lui, n’attend personne dans sa cuisine : il a oublié que quelqu’un vient.

Je rentre, je le vois. Il est assis là, les pieds sous la table dans des sabots en bois. Son visage est criblé de rides, comme la surface d’une flaque sous une averse. Ses yeux, d’un beau bleu délavé, me fixent brièvement puis se détournent. Il boit un potage sombre, presque noir, dans lequel baignent des côtes, de porc ou d’agneau. Une sorte de pot-au-feu, en somme.

La cuisine de Papi et Fiston Georgesclooney doit faire quinze mètres carré. Le sol est en terre battue. Au bout, un poêle à bois crasseux tente de réchauffer l’atmosphère. Il l’enfume, surtout. Des déjections signent la présence épisodique de gallinacés dans la pièce.

Le troisième millénaire n’a pas commencé pour tout le monde. Et ce n’est pas grave.

« Bonjour M’sieur Georgesclooney !

—Et bonjour M’sieur. Vous êtes ?

—Le kiné !

Ses paupières se froissent.

— Pardon, je n’ai pas bien compris.

—Je suis le kiné ! »

Son fils prend les devants.

—C’est le M’sieur qui vient te faire marcher Papa !

—Aaaaah mais oui. – il se tourne vers moi – Et bien alors allons y M’sieur !»

Fiston Georgesclooney intervient à nouveau.

« Papa, bois ton café d’abord, il va être froid. – Il se tourne vers moi – ça vous dérange pas ?

Je suis plus à cinq minutes près.

—Non bien sûr, vous en faites pas.

—Allez-vous mettre vers le poêle, ça vous réchauffera. »

Je m’assois face au poêle, sur un petit banc, dos à Fiston et Papi Georgesclooney. Une minute passe. Je cherche une cafetière à l’œuvre. Sans succès : s’il faut que j’attende que le café passe, je risque d’être vraiment en retard. Je me retourne vers mes hôtes pour voir où ils en sont.

Le fils est en train de faire la vaisselle dans l’évier cabossé. Il me fait un petit geste, s’essuie les mains, s’approche de son père et lui montre le bol de simili-pot-au-feu.

« Papa, finis vite ton café, le M’sieur t’attend ! »

Ce n’était donc pas du pot-au-feu.

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Idris Amrouche