[Chroniques d'un Kiné] A Maryse - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 06 Apr 2015 at 22:58 1420


[Chroniques d'un Kiné] A Maryse

La rédaction de cette chronique est achevée depuis plusieurs semaines déjà. Je n’arrivais néanmoins pas à l’envoyer pour publication : je trouvais qu’elle ne montrait pas assez la douceur et le courage de Maryse. Qu’elle n’expliquait pas assez bien son combat quotidien.

Et puis les événements se sont précipités : Maryse est décédée il y a quelques jours.

J’ai décidé de la publier tel que je l’avais rédigée il y a quelques semaines. Quand Maryse était encore parmi nous.

Je vous la dédie Maryse. À votre douceur et à votre courage.

 

Je ferai de mon mieux pour ne jamais vous oublier.


« Maryse.

Déni. Colère. Marchandage. Tristesse. Acceptation.

La perte définitive d’un être ou d’un objet de valeur nous place systématiquement au bord d’un précipice sans fond. Certes, nous sommes encore sain et sauf, mais notre situation est précaire : la violence de la prise de conscience du caractère irrévocable de cette perte est capable de nous faire vaciller. De nous déséquilibrer. De nous faire tomber au fond d'un abîme de tristesse et de désolation. À tout moment, nous pouvons basculer dans la folie.

 

Notre âme – ou inconscient, ou psyché, ou ce que vous voulez – est là, avec nous, au bord du précipice. Elle sait que nous pouvons tomber. Elle sait qu’il ne faut pas. Alors elle essaie de nous sauver. Elle est la main qui nous retient par le col lorsque nous nous penchons trop. Elle tire en arrière, de toutes ses forces. Elle fait de son mieux.

La variété humaine est absolument infinie. On pourrait croire que toutes les âmes agissent différemment face à un deuil. Qu’elles s’agrippent toutes à notre col d’une manière unique. Qu’elles font de leur mieux, mais différemment.

Mais non.

Cinq étapes, quasi-systématiquement présentes, jalonnent le chemin du deuil. Cinq étapes, comme autant de doigts à la main qui s'agrippe à notre col lorsque nous nous penchons trop. Cinq jalons d’une stratégie universelle que toutes les âmes du monde ont élaborée depuis la nuit des temps.
Déni. Colère. Marchandage. Tristesse. Acceptation.

Maryse a cinquante ans. Elle affronte un terrible deuil : elle a perdu l’usage de ses jambes.

Elle avait vaincu un cancer. Elle l’avait battu à plates coutures. Quelques mois plus tard, elle a eu mal à la hanche. Elle s’est faite opérée. Après l’opération, un hématome s’est spontanément formé à l’intérieur de son canal vertébral. Il a pris trop de place. Il a innondé cette autoroute nerveuse qu’est la moelle épinière. Les neurones ont souffert. Trop. Ils ne fonctionneront plus comme avant.

Maryse avait vaincu le cancer, mais elle ne marchera plus. Jamais.


Deux fois par semaine je vais voir Maryse pour soulager les douleurs vertébrales consécutives à sa position assise prolongée et pour étirer ses jambes devenues encombrantes. Pour l’aider à endurer l’inacceptable, aussi.

De séance en séance, j’observe l’âme de Maryse faire son travail. C’est dur. Elle fait de son mieux. Chaque étape franchie est comme un pas en arrière qui éloigne Maryse de l’abîme.

Déni : « Je vais remarcher. J’ai vu à la télé que certains remarchent. Ça va revenir, hein ? »

Colère : « Regardez ce qu’il m’ont fait à la clinique ! Ce n’est pas possible. Je voudrais qu’ils soient à ma place tiens… C’est mal ce que je dis. C’est terriblement mal. Vous devez me prendre pour une ordure. »

Marchandage : « Je vais quand même bien récupérer une jambe. Juste une sur les deux. Ça me permettrais de marcher un peu, avec des béquilles… »

Tristesse : « Je suis foutue. Tout est foutu. C’est pas possible. Pourquoi moi ? Je n’en peux plus. Je vais me foutre en l’air. »


Un jour, Maryse est là, dans son salon sur son fauteuil. Elle me sourit.

« Alors, on essaie le transfert ?

—Si vous voulez Maryse. »

Le transfert du fauteuil au lit. Être capable de se mouvoir seul. Ne plus demander de l’aide à chaque fois que l’on désire aller aux toilettes ou faire une sieste. Un pas de géant vers l’autonomie.

On essaie. Maryse y met tout son cœur. Mais c’est encore trop tôt. Ses bras et ses abdominaux manquent de force. Ils font de leur mieux, mais les jambes inertes de Maryse pèsent lourd.

« Ce n’est pas grave. C’est déjà bien que l’on essaie.

—Oui Maryse. Il faut laisser du temps au temps. Il faut vous remuscler.

—Oui, on y arrivera.

—On fera de notre mieux Maryse. Je vous le promets. »

Maryse a accepté. Le précipice s’est éloigné. Le deuil s'achève. Son âme a bien travaillé.


Une semaine plus tard, je reçois un appel du mari de Maryse. Le fémur de sa femme vient de se briser. Spontanément, comme jadis l’hématome s’était formé. Les examens sont formels : le cancer de Maryse s’est réveillé. C'est lui qui a bouffé le fémur. Il est partout.

Maryse avait gagné une bataille, mais elle a perdu la guerre.


L’âme de Maryse avait fait de son mieux. Maryse aussi avait fait de son mieux. Son mari, et sa fille, et son fils, et son cancérologue, et les infirmiers et infirmières qui passent tous les jours chez elle aussi.

Moi aussi, je crois.

Ça n’a pas suffi.

Maryse est plus que jamais au bord du précipice. Ce deuil-là, elle ne l'achèvera pas je crois. Elle se penche beaucoup trop.

Malgré tout, son âme tire fort en arrière sur son col. Son mari tire aussi, et sa fille, et son fils, et son cancérologue, et les infirmiers et infirmières qui passent chez elle tous les jours.

J’essaie de tirer aussi, deux fois par semaine.

Nous faisons de notre mieux. »

Articles similaires

Tags

kiné paraplégie paralysie vie mort déni tristesse marchandage

Réactions

Social Networks

Newsletter

Pour recevoir notre newsletter

Qui sommes-nous ?

« Au même titre que l’Homo Sapiens, et les nouveaux termes Homo Numericus ou Homo Economicus, Homo Medicalus révèle un des aspects de l’évolution humaine. Jamais dans l’histoire de l’humanité, l’Homme n’avait été autant étudié, compris et assisté médicalement. Homo Medicalus, révèle notre nouvelle nature. Notre corps intrinsèquement naturel, subit aujourd’hui l’évolution de la compréhension de notre physiologie, et de la société, permettant une nouvelle évolution de nos comportements, qui, tout comme l’évolution, est irréversible».


Idris Amrouche