La dame de cœur - Homo Medicalus

by Le Kiné


Posted on 20 Nov 2015 at 16:58 1347


Bombes et rafales à l'EHPAD

 

Épisode 2 de la saga « Épique EHPAD ».

 

Si le milieu médical vous est un peu étranger, sachez qu’un EHPAD est un « Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes ». Avant, on appelait cela une maison de retraite. Et encore bien avant, un hospice. 

 

Tous les jours à L’EHPAD, mes patients lâchent des bombes et tirent en rafales.

 

Mes patients sont âgés. Très âgés. Ils ont perdu la souplesse de leurs articulations à mesure que le cartilage recouvrant leurs os s’amincissait. Ils ont perdu leur force en même temps que le volume de leurs muscles. Ils ont perdu pour certains leur coordination neuromusculaire à mesure que leurs nerfs étaient bouffés par le diabète et l’alcool et que leur cerveau était privé de son flux sanguin nourricier.

 

Surtout, face à la maladie, la douleur et la finitude, ils ont perdu la volonté. De se lever, de marcher. De vivre.

 

Alors ils restent assis. Dans le salon de l’EHPAD. Sur des fauteuils en skaï coloré. Toute la journée.

 

L’être humain n’est pas conçu pour être assis, mais debout.

 

En effet lorsque l’on reste assis, le poids du corps, au lieu de reposer sur les pieds, appuie sur une partie beaucoup plus charnue et fragile de l’anatomie : les fesses. Sous la contrainte, ce postérieur tout mou se comprime, les vaisseaux qui l’irriguent s’écrasent. La peau, la graisse et les muscles qui le composent manquent d’apport en oxygène et nutriments : c’est l’ischémie, puis l’escarre.

 

En outre, la position assise impose à notre ventre une flexion qui gêne le transit intestinal. Les matières et les gaz produits par la digestion s’accumulent. Le rectum, partie terminale du tube digestif, se distend progressivement. Arrivé à un certain point, il ne peut plus enfler : la pression augmente comme dans une bouteille de champagne, comprimant les parois du tube digestif.

 

La position assise génère donc escarres et constipation. Cela peut être très grave. C’est surtout très douloureux.

 

C’est aussi pour cela que les médecins prescrivent de la rééducation à la marche. Pour que ces milliers de paires de fesses en bouillie respirent un peu. Pour que le transit reprenne dans ces tubes digestifs sous tension lorsque le corps se déplie.

 

Ce que les médecins ne savent pas, c’est que leur prescriptions est la promesse d’un véritable concert.

 

Le passage assis-debout demande en effet un effort de poussée inhabituel qui sollicite les abdominaux. Ces derniers compriment le tube digestif et les gaz qu’il contient, qui se dirigent alors vers l’unique issue qu’ils connaissent et qu’ils traversent. Bruyamment.

 

Il y a la grosse bombe inaugurale ; la caisse grave, sourde, puissante, vibrante ; le coup de cor de chasse qui ferait pâlir d’émoi les orages qui secouent les lourdes soirées du mois d’août. Puis il y a la rafale de pets lors de la marche ; une série de petites perlouses plus aigües rythmée par les pas ; un véritable récital de trombone en ré mineur.

 

Et puis ça sent le gaz. Pas moutarde.

 

Et je me marre. Systématiquement. Comme un gamin.

 

Je me marre car j’ai toujours trouvé ça drôle, un prout. Je me marre car les bombes et les rafales de mes patients sont bien inoffensives, elles. Je sais qu’elles ne laissent dans leur sillage ni victime ni désolation, mais seulement des sourires et du soulagement. De la vie.

 

Et je me marre surtout car je sais pourquoi j’entends des bombes exploser et des rafales de tirs lorsque mes patient se lèvent : ce sont leurs fesses qui font bravo, et leur tube digestif qui sabre le champagne.

 

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Idris Amrouche